Le 28 septembre 2026, aficia.info publie une interview de Raphaëlle Chovin dans le cadre de sa tournée des festivals. Fondatrice, directrice et programmatrice du Festival Transe Atlantique à Saintes – récompensé aux aficia music awards -, elle y raconte la construction d’une édition de l’intérieur. Le festival en est à sa 5e édition depuis sa création en 2022. Une phrase résume l’affaire : « Je m’arrache beaucoup les cheveux avec la programmation. » Pour un développeur, l’expression provoque un double effet de reconnaissance immédiate, puis de décalage complet.
Programmer sans compilateur
Un informaticien qui entend « programmation » pense immédiatement à un système de contraintes résolubles : des dépendances entre modules, des priorités à ordonnancer, un état final à atteindre. La logique tient. Les variables sont déclarées. Le comportement du système, une fois les entrées fixées, est déterministe.
Ce que Raphaëlle Chovin décrit est structurellement différent, et pourtant le vocabulaire se superpose presque parfaitement. Programmer un festival, c’est aussi gérer des dépendances – la disponibilité d’un artiste conditionne le choix d’une date, qui conditionne la mobilisation de l’équipe technique, qui conditionne le budget alloué à la scène principale. C’est ordonnancer des priorités : quel artiste ancre l’identité du festival, lequel équilibre la ligne éditoriale, lequel tient compte des contraintes de jauge ou de rider technique. C’est piloter un état cible – une programmation cohérente – à partir de paramètres dont plusieurs sont inconnus au moment où les premières décisions doivent être prises.
La différence commence là : aucun de ces paramètres n’est typé. Un artiste ne renvoie pas une exception prévisible quand il est indisponible – il rappelle trois semaines plus tard, change d’agent, reformule ses conditions financières. Le budget se comporte moins comme une variable bornée que comme une contrainte molle qui se redéfinit à chaque négociation. La cohérence artistique d’ensemble n’a pas de valeur de retour binaire : elle s’apprécie, elle se discute, elle dépend du contexte et de ce que le public local est prêt à recevoir.
Quand le bug n’est pas reproductible
C’est là que la phrase de Raphaëlle Chovin cesse d’être un jeu de mots pour devenir une description précise. S’arracher les cheveux sur du code, c’est généralement une question de temps : le bug est là, il se reproduit, il finira par être isolé et corrigé. Le système obéit à des règles stables. L’entropie est bornée.
S’arracher les cheveux sur une programmation de festival, c’est gérer une entropie d’une autre nature. Les états du système changent pour des raisons extérieures au système lui-même : un artiste signe ailleurs, un partenaire se retire, une date entre en conflit avec un événement concurrent apparu après la signature. Aucun de ces événements n’est modélisable à l’avance avec suffisamment de précision pour être absorbé par un processus standardisé.
Ce que le témoignage de Raphaëlle Chovin met en lumière, c’est que la programmation artistique est un problème d’optimisation sous contraintes dans lequel les contraintes elles-mêmes sont des variables – et des variables humaines, donc non déterministes. Le mot « programmation » est le même. Le système, lui, ne compile pas.