Allemagne et Danemark tournent le dos à Microsoft pour passer à Linux

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Deux administrations publiques européennes ont engagé un mouvement que beaucoup observaient depuis des années sans y croire vraiment : une migration massive, documentée et assumée hors de l’écosystème Microsoft. L’une en Allemagne, l’autre au Danemark, avec des périmètres et des méthodes différents, mais un constat partagé sur la dépendance numérique des États.

Trente mille postes, un choix politique assumé

Le land de Schleswig-Holstein, dans le nord de l’Allemagne, a lancé à partir de 2024 une bascule complète de ses infrastructures informatiques administratives vers des logiciels libres. Ce n’est pas une expérimentation à périmètre réduit : sur les 60 000 fonctionnaires du Land, la moitié avait déjà entamé la transition au moment de l’annonce officielle, et les 30 000 enseignants restants devaient suivre dans un second temps.

Les logiciels abandonnés couvrent l’ensemble de la suite Microsoft : Windows, Office, Teams, Outlook, SharePoint. Côté remplacement, le choix s’est porté sur Linux comme système d’exploitation, LibreOffice pour la bureautique, Nextcloud pour le partage de fichiers et la collaboration, Thunderbird pour la messagerie de bureau, et Open-Xchange pour la gestion des emails et agendas côté serveur. La migration du système de messagerie vers ces solutions a été l’une des premières étapes formellement finalisées.

Pourquoi maintenant, et pourquoi ces deux pays

La question de la souveraineté numérique n’est pas nouvelle en Europe, mais elle a changé d’urgence depuis 2020. Le RGPD a renforcé les obligations légales sur la localisation et le traitement des données personnelles, créant une pression directe sur les administrations qui stockaient des données sur des serveurs américains via les solutions cloud de Microsoft. Les contrats Microsoft 365 impliquent souvent un transfert de données vers des centres de données soumis au droit américain, notamment au Cloud Act de 2018, qui donne accès aux autorités américaines aux données hébergées par des entreprises américaines, même hors du territoire américain.

Les coûts de licences croissants ont également pesé dans la décision. Microsoft a revu à la hausse les tarifs de plusieurs de ses offres commerciales ces dernières années, notamment pour les collectivités. Pour un land de la taille du Schleswig-Holstein, l’addition annuelle se chiffre en millions d’euros. Le passage à des logiciels libres supprime ce poste de dépense récurrente, même si les coûts de déploiement et de formation sont réels.

Ce que migrer 30 000 postes veut dire en pratique

La compatibilité des formats de fichiers est l’un des premiers obstacles concrets. Les documents Word, Excel ou PowerPoint produits sur des décennies ne s’ouvrent pas toujours parfaitement dans LibreOffice, notamment dès que les fichiers comportent des macros VBA, des mises en forme avancées ou des formulaires interactifs. Les agents doivent souvent retravailler ces fichiers manuellement, ce qui génère une charge de travail non négligeable en phase de transition.

La formation des agents publics représente un autre défi. Passer d’Office à LibreOffice demande un temps d’adaptation réel, surtout pour les utilisateurs avancés. Le Schleswig-Holstein a mis en place des parcours de formation internes, mais la résistance au changement reste documentée dans plusieurs retours de terrain : certains agents préfèrent travailler sur leurs appareils personnels sous Windows pour éviter les frictions. La gestion de ces situations mixtes complique le déploiement uniforme.

Les délais réels dépassent également les calendriers initiaux dans plusieurs sous-périmètres. Certains logiciels métiers, développés spécifiquement pour l’administration, n’ont pas d’équivalent Linux et nécessitent soit une réécriture, soit une couche de compatibilité via des outils comme Wine. C’est souvent là que les migrations accrochent le plus longtemps. La coexistence de différents systèmes d’exploitation dans un même parc informatique crée des contraintes d’administration réseau que les équipes IT doivent gérer en parallèle.

Le Danemark, une trajectoire différente mais le même cap

L’approche danoise est plus dispersée que celle du Schleswig-Holstein. Le Danemark n’a pas engagé une migration centralisée d’un seul bloc : ce sont des institutions publiques spécifiques, des municipalités et des agences gouvernementales qui ont pris des décisions autonomes en faveur de l’open source. L’Agence nationale de numérisation danoise a cependant formulé des recommandations claires en faveur des standards ouverts dans les marchés publics numériques.

Ce qui rapproche les deux démarches : la volonté de réduire la dépendance à un fournisseur unique et de garder le contrôle sur les données traitées. Ce qui les distingue : le Schleswig-Holstein a opté pour une décision politique verticale et centralisée, là où le Danemark procède par incitation et politique de standards. Le résultat à moyen terme peut converger, mais le rythme et la lisibilité de la transition sont très différents.

Microsoft face à des clients publics qui partent

Microsoft n’est pas resté passif. Face à la pression européenne sur la localisation des données, l’entreprise a annoncé des offres cloud dites « souveraines » pour plusieurs pays européens, en s’engageant à héberger les données sur des infrastructures locales opérées par des partenaires nationaux. En Allemagne, un partenariat avec Deutsche Telekom a été mis en avant pour rassurer les administrations réticentes.

Ces efforts montrent que les administrations publiques ont un levier de négociation réel dès lors qu’elles menacent collectivement de changer de fournisseur. Le Schleswig-Holstein ne pèse pas lourd seul face à Microsoft, mais son exemple alimente les discussions dans d’autres Länder et d’autres États membres, ce qui modifie l’équilibre des négociations à l’échelle continentale.

Ce que d’autres gouvernements européens regardent de près

Munich est l’exemple le plus cité, et le plus ambigu. La ville avait migré vers Linux au début des années 2000 avec le projet LiMux, avant de faire marche arrière vers Windows en 2017, sous la pression de dysfonctionnements internes et de coûts de maintenance sous-estimés. L’expérience a montré que la volonté politique ne suffit pas si le support technique et la formation ne suivent pas. Barcelone a tenté une trajectoire similaire, avec des résultats également mitigés à long terme.

Les collectivités françaises observent de près le Schleswig-Holstein. Certaines utilisent déjà LibreOffice ou des distributions Linux sur une partie de leurs postes, mais aucune n’a engagé une migration complète à cette échelle. La question de la reproductibilité du modèle est posée honnêtement par les experts : le Schleswig-Holstein bénéficie d’un contexte politique favorable, d’une administration relativement homogène et d’un portage politique fort au niveau régional. Ces conditions ne sont pas automatiquement transposables ailleurs, et les contraintes d’administration système sous Linux restent un point de friction réel pour les équipes informatiques non spécialisées.

Ce que les deux expériences — allemande et danoise — prouvent néanmoins, c’est qu’une migration à grande échelle est techniquement faisable. La vraie variable n’est pas logicielle : c’est la durée de l’engagement politique et la capacité des équipes IT à tenir dans la durée face aux frictions inévitables du terrain.