Une interdiction actée en mars 2025, des effets qui se font sentir dès cet automne
Le 12 mars 2025, les États membres de l’Union européenne ont voté la non-reconduction de l’approbation du flufénacet. Le règlement d’exécution formalisant cette décision a été publié au Journal officiel de l’UE le 21 mai 2025, avec une obligation pour chaque État membre de retirer les autorisations nationales au plus tard le 10 décembre 2025. En France, l’Anses a rendu sa décision de retrait fin juin 2025, confirmant l’application du calendrier européen sans dérogation nationale.
Pour les céréaliers, la mécanique réglementaire se traduit concrètement ainsi : la campagne d’automne 2025 constitue une dernière saison de transition, pendant laquelle les stocks existants peuvent encore être utilisés sous conditions. Dès l’automne 2026, aucun produit contenant du flufénacet ne sera autorisé à l’application sur les exploitations françaises. Le calendrier ne laisse donc qu’une seule saison pour adapter les itinéraires, choisir les combinaisons alternatives et, si nécessaire, modifier les pratiques agronomiques qui allaient de pair avec cette substance.
Pourquoi le flufénacet a-t-il été interdit : TFA, perturbation endocrinienne et contamination des nappes
Le retrait du flufénacet repose sur deux motifs distincts, tous deux documentés par des données de terrain et non par une simple précaution théorique. La substance elle-même a été classée perturbateur endocrinien selon les critères de l’UE, ce qui constitue en soi un motif de non-renouvellement selon le règlement 1107/2009.
Le second motif concerne son métabolite principal, l’acide trifluoroacétique — le TFA. Ce composé appartient à la famille des PFAS, substances per- et polyfluoroalkylées, et présente une toxicité documentée pour la reproduction. Les données de surveillance des eaux souterraines ont mis en évidence des concentrations de TFA largement supérieures au seuil réglementaire de 0,1 µg/L applicable aux métabolites de pesticides dans les eaux potables. Des mesures réalisées dans plusieurs États membres, dont l’Allemagne et les Pays-Bas, ont retrouvé du TFA à des niveaux dépassant parfois plusieurs dizaines de microgrammes par litre dans les aquifères agricoles. Ce n’est pas une projection modélisée : les contaminations étaient actives et mesurées au moment du vote de mars 2025.
La combinaison perturbateur endocrinien + métabolite PFAS persistant dans les eaux a rendu le dossier de renouvellement intenable sur le plan réglementaire européen, même avec des mesures de gestion du risque.
Ce que le flufénacet couvrait réellement dans les programmes d’automne
Le flufénacet occupait une place centrale dans les programmes de désherbage d’automne des céréales à paille, essentiellement le blé tendre, le blé dur et l’orge. Son spectre ciblait en priorité les graminées hivernales : vulpin des champs (Alopecurus myosuroides), ray-grass (Lolium spp.), pâturin annuel. Ces espèces posent les difficultés les plus sérieuses dans les systèmes de grandes cultures du nord et de l’ouest de la France, où elles développent depuis plusieurs années des populations résistantes aux inhibiteurs de l’ALS et de l’ACCase.
La substance était systématiquement positionnée en prélevée ou en très post-levée précoce, souvent associée à des partenaires comme le diflufénican ou le pendiméthaline pour élargir le spectre ou renforcer l’efficacité sur dicotylédones. Selon les estimations d’Arvalis-Institut du végétal, le flufénacet était présent dans les programmes de désherbage d’automne sur plus de 60 % des surfaces de blé en France — un chiffre qui traduit à la fois sa polyvalence et la difficulté à trouver une solution de remplacement unique.
Les matières actives encore disponibles et leurs limites réelles
Plusieurs substances restent homologuées en France pour le désherbage automnal des céréales à la campagne 2026, mais aucune ne reproduit seule le profil du flufénacet. La pendiméthaline couvre une partie du spectre graminées, avec une bonne efficacité sur pâturin et ray-grass, mais son action sur vulpin est nettement plus aléatoire selon la teneur en argile et en matière organique du sol. Elle est également sensible aux conditions d’incorporation et perd de l’efficacité sur sols très humides ou très secs au moment de l’application.
Le prosulfocarbe offre un spectre intéressant sur vulpin et ray-grass, mais il est soumis à des restrictions d’utilisation strictes liées au risque de dérive vers les cultures voisines — en particulier la vigne et les cultures maraîchères. Dans plusieurs départements, des distances de sécurité et des périodes d’interdiction d’application réduisent significativement les fenêtres d’utilisation. Le chlortoluron, efficace sur vulpin, reste sous surveillance réglementaire en raison de son profil de lixiviation ; son autorisation pourrait être réduite ou conditionnée dans les prochaines années.
La pyroxasulfone, inhibiteur de l’VLCFA comme le flufénacet, offre un profil d’action proche sur graminées. Elle est homologuée en France sur céréales, mais son coût et sa disponibilité en marché ont limité jusqu’ici sa diffusion. Des résistances à ce mécanisme d’action sont déjà documentées sur certaines populations de ray-grass en Angleterre et en Allemagne, ce qui impose une vigilance dans les rotations.
Reconstruire un programme sans substitution directe : ce que préconisent instituts et chambres d’agriculture
Arvalis-Institut du végétal et plusieurs chambres d’agriculture ont publié au printemps 2026 des recommandations techniques spécifiques à la campagne sans flufénacet. La position commune est claire : aucune association binaire d’herbicides ne reproduit l’efficacité et la souplesse d’emploi de la substance retirée. Les programmes doivent être construits en intégrant des combinaisons à trois modes d’action distincts et en les adossant à des leviers agronomiques.
Sur le plan herbicide, Arvalis recommande d’associer pendiméthaline ou prosulfocarbe avec de la pyroxasulfone et un complément sur dicotylédones selon la flore locale. La date de semis devient un outil à part entière : décaler le semis de blé de deux à trois semaines, là où c’est techniquement faisable, permet de réduire la pression des levées précoces de vulpin et d’améliorer l’efficacité des applications de post-levée. Le faux-semis, pratiqué avant l’implantation, reste le levier le plus efficace sur parcelles à fort potentiel d’infestation.
Les chambres d’agriculture de la zone Nord recommandent également de raisonner la rotation sur trois à quatre ans pour intégrer une culture de printemps permettant de rompre le cycle des graminées hivernales — tournesol, maïs ou féverole selon les assolements locaux. Ce conseil n’est pas nouveau, mais il prend une dimension opérationnelle accrue dès lors que les outils chimiques de rattrapage se réduisent.
Pressions sur d’autres substances : le désherbage d’automne sous surveillance réglementaire continue
Le retrait du flufénacet s’inscrit dans un calendrier européen de réexamen qui touche simultanément plusieurs herbicides de la prélevée céréales. Le chlortoluron fait l’objet d’un réexamen au niveau communautaire, avec des incertitudes sur son maintien en l’état. Le prosulfocarbe est régulièrement sous pression en raison des contaminations de denrées non traitées par dérive. L’isoproturon a déjà été retiré en 2016 pour les mêmes motifs que ceux avancés aujourd’hui contre le flufénacet.
Pour les agriculteurs et les conseillers techniques, cette séquence oblige à planifier les rotations de substances sur des horizons plus courts que par le passé. Construire un programme autour d’une matière active majoritaire expose à une déstabilisation rapide de l’ensemble du schéma de désherbage. L’approche multi-modes d’action, combinée aux leviers agronomiques, est moins une orientation de principe qu’une réponse pratique à un contexte réglementaire qui réduit structurellement le nombre de solutions disponibles dans la fenêtre d’automne.